Présentation

Né au Cambodge, Jean Bury est traducteur de jeux vidéo. Il a publié huit romans et une trentaine de nouvelles. Nommé en 2015 pour le prix Mythologica de la meilleure nouvelle et le prix Masterton du meilleur roman et en 2021 pour le prix des Aventuriales, il a été deux fois lauréat du prix Alain le Bussy pour Humanologie (2016) et Triton sur le rivage de sable (2017).

Entretien (régulièrement revu et corrigé) donné à Otherlands en 2019 :

Peux-tu te présenter ?

Si je te dis que je suis né au Cambodge d’un père méhariste qui, après avoir patrouillé en dromadaire dans le désert du Ténéré, était devenu professeur de philosophie à l’Académie Royale Khmère, que j’ai passé mon enfance au bord des récifs coralliens, bronzé comme du pain d’épices, puis pieds nus dans les baleinières de la Marine Nationale, avant de gagner à quatorze ans mes galons de caporal sous l’uniforme des enfants de troupe, que j’ai pratiqué l’escrime, la boxe et le judo, que j’ai étudié simultanément le droit et Le Sacre du printemps avant de devenir traducteur de jeux vidéo au milieu de ma thèse sur la cité idéale chez les néo-platoniciens, tu trouveras sans doute que j’en rajoute un peu. Et pourtant, tout est vrai : j’en laisse même de côté, c’est confidentiel défense et NATO classified.

Aujourd’hui, c’est plus calme : jusqu’à l’apocalypse zombie (qui tarde un peu, je trouve), je travaille dans une minuscule entreprise autogérée qui taille des croupières aux multinationales financiarisées, je compense mon tempérament solitaire en me créant des fils en papier dans des romans d’anticipation un peu turbulents, et j’attends l’heure de me retirer dans les bois avec ma meute de braques du Bourbonnais (y compris celui d’Olivier Greif).

Depuis quand écris-tu ?

Depuis 2011, il me semble. J’ai commencé par deux romans, Le Roi de la colline et Terre Zéro. Du fantastique et de la SF, des adolescents en rébellion et en difficulté, un livre pour jeunes lecteurs et un pour adultes : tout ce que j’ai publié depuis s’inscrit dans cette lignée.

Quelles sont tes sources d’inspiration ? Tes sujets de prédilection ?

Mes sources d’inspiration sont le cognac, le rhum et le whisky.

Et plutôt que de sujets de prédilection, je parlerais de personnages de prédilection : les soldats rebelles, les vieilles dames qui dirigent des expéditions dans la jungle ou des réseaux de résistance, les adolescents précipités dans des ordalies bien au-dessus de leur âge, les jeunes adultes soudain responsables de gosses perdus sans collier, les chiens mécaniques, bref : les « beaux gens et les monstres qui reprennent la route à midi », pour parler comme Jun Miyake. Une fois mes acteurs choisis, je n’ai plus qu’à les lancer dans un décor effrayant : la fin du monde, une guerre totale, une station du RER A.

Comment qualifierais-tu ton style d’écriture ?

Quand c’est moi qui parle, c’est on ne peut plus respectable. C’est sérieux et pensé, adulte, déférent, de quoi postuler à l’Académie française dans un costume Prince de Galles avec un petit ruban rouge au revers. Malheureusement, j’ai des moments d’inattention et mes personnages en profitent pour me faucher la plume  comme le petit Wan dans Liberté pour tous, par exemple, ou Axe dans Faon. Aussitôt, ça devient n’importe quoi.

Comment travailles-tu tes écrits ?

J’écris sur des cahiers d’écolier à grands carreaux, avec un stylo-plume. À côté de mon bureau, j’ai un lecteur de CD, un amplificateur pour casque et des écouteurs supra-auriculaires ouverts à faible impédance. Pour travailler, j’ai besoin de Debussy, de Coltrane ou de la BO de Terror in resonance.

Sur quels projets travailles-tu aujourd’hui ?

Tu veux dire, en dehors de la chute du libéralisme mercantile ? Eh bien, sur quinze histoires simultanément, et ça va du projet solide aux rêveries qui ne dépasseront pas le stade du carnet de notes. En ce moment, je m’efforce de terminer ma trilogie hétéroclite sur les enfants-soldats, dont Les Chasseurs noirs est le premier volet, avec deux autres romans : Singes qui rampent et Ballade de guerre et de printemps (si l’éditeur accepte mes titres, ce qui est rarement le cas). J’ai beaucoup travaillé sur mon sujet avant d’écrire Les Chasseurs noirs, c’est mon roman le plus grave et ce triptyque me tient particulièrement à cœur.

Des projets communautaires ont par ailleurs renouvelé mon plaisir d’écrire. La Compagnie du jour, par exemple, avec mes camarades de Mots & Légendes, qui a nettement fait monter mon niveau : j’ai toujours plus de talent quand Anthony Boulanger, Matth Flagg ou Kevin Kiffer écrivent à ma place. Il y a aussi l’univers du Cercle, chez Otherlands, un terrain de jeu collectif en extension croissante auquel je collabore aux côtés d’auteurs comme Tim Corey et Barnett Chevin.

J’ai un dernier projet auquel je tiens beaucoup, j’y réfléchis depuis longtemps… Tu vois, j’ai fait souffrir bien des gosses dans mes écrits (enfants des mines, enfants-soldats, gamins abandonnés dans la forêt des monstres). J’aimerais enfin raconter des adolescents heureux. Je sais, je sais, même les amitiés solaires des dernières heures avant l’âge adulte sont fragiles. « Il n’y a pas d’amour heureux », prétend Aragon.

Eh bien si. Tu verras, je te le montrerai un jour, cet été de bonheur.

 

Note : La photo qui illustre cet article est une vue d’artiste non contractuelle.